mercredi 22 février 2012

Le GN, parenthèse enchantée



« De tout temps, néanmoins, l’impulsion ludique peut à nouveau se faire valoir dans sa plénitude - même dans les formes d’une culture très évoluée – et entraîner l’individu comme la masse dans l’ivresse d’un jeu gigantesque. »[1]

La société dans laquelle nous nous trouvons exige que l’on porte des masques.  Sous le signe de la bienséance ou de la politesse nous nous dissimulons derrière des attitudes, des costumes, des fards.  La pression est constante, le regard de l’autre est vigilant et impitoyable.  Personne n’y échappe, de la cour de récréation aux réunions ministérielles, en passant par la cantine de l’usine.  En fonction de notre éducation sociale et culturelle, de notre position au sein de l’échelle sociale nous sommes amenés à interpréter des rôles.

L’individu occidental est entravé d’un nombre incalculable de contraintes : la norme. C’est elle qui trace sa vie, elle qui décide comment il doit marcher, comment il doit se sustenter, comment il doit communiquer, qui et comment il doit aimer…  Les normes peuvent être de nature juridique, religieuse, sociale ou encore culturelle, elles sont inculquées à l’individu depuis son enfance au travers de l’imaginaire collectif propre à sa culture, des institutions familiales, scolaires, religieuses, juridiques ou autre. Cet individu doit tenir son rôle coûte que coûte sous peine de se voir infliger la pire sanction sociale qui soit : l’exclusion.  Exclu des groupes de loisirs, des groupes de travail et même, pourquoi pas, exclu des groupes d’exclus. 

Je pense que le fardeau des codes de nos sociétés civilisées engendre de nouvelles formes d’évasion basées sur le simulacre et le vertige.  Ces formes se retrouvent dans les nombreuses activités génératrices de sensations fortes: des combats de paint-ball au vertige du parapente ou du saut à l’élastique... La société propose également des “parenthèses enchantées”, où l’individu peut sortir des clous social pour libérer quelque peu ses pulsions et vivre des sensations oubliées.  Ces parenthèses sont des espaces d’expression qui n’ont pas d’incidence sur les rôles endossés dans le réel social.  Par exemple, un individu laisse au vestiaire le costume de père de famille pour endosser l’espace d’un match celui d’un supporter de foot, déchaîné et grossier.  Une fois le match terminé, l’individu reprend son costume de père de famille et le rôle qui l’accompagne comme si de rien n’était. Le carnaval représente une autre “parenthèse enchantée” évidente. Ces parenthèses redonnent aux individus blasés, une bouffée de sensations, de vie… Bien au-delà de la bouffée, le Jeu de Rôle Grandeur Nature (GN) propose un large panel de sensations intenses et soutenues.  D’après moi, le GN est la parenthèse ultime!

Imaginez un univers où l’on pourrait choisir le rôle que l’on désire réellement interpréter.  Imaginez un univers libéré des normes auxquelles nous sommes habituellement enchaînés.  Imaginez un univers où nos envies pourraient prendre corps, un univers au-delà de notre réalité et aux confins de nos rêves…  Cet univers, c’est celui des jeux de rôle grandeur nature.  Le GN est un jeu enclavé dans le jeu social, un jeu de rôle dans le jeu de rôle.  L’individu quitte les planches de sa réalité sociale et abandonne ses rôles, pour rentrer dans celle du jeu de rôle.  L’individu joueur peut maintenant créer un personnage derrière lequel il va pouvoir jouer les rôles qu’il a toujours désiré interpréter, ressentir ces sensations grisantes dont il est privé dans le quotidien !  Un personnage aux accents héroïques, jouant un rôle important, grandiose dans un univers qui a besoin de lui pour exister.  Mais attention, cet univers est une parenthèse, l’individu récupère son rôle tel qu’il l’avait laissé, intact de toute souillure sociale, vierge de tous les délires que le rôle d’emprunt aurait pu engendrer. 

 Fermez les yeux.  Vous voilà projeté, par la puissance de l’imagination collective, des siècles en arrière dans les mondes de votre enfance, les mondes oniriques peuplés de créatures, de princesses et de cow-boys.  Des mondes baignés de trésors, de magies, de possibles…  Vous troquez votre passé, votre nom, vos convictions et vos vêtements contre ceux d’un personnage que vous avez créé de toutes pièces : vous voilà à présent guerrier barbare, shérif ou mousquetaire.  L’espace d’un week-end, jour et nuit, vous vous trouvez dans un lieu reculé de la civilisation, ruines ou autre, décoré dans un style médiéval, western, de capes et d’épées.  Autour de vous se trouve d’autres personnages différents mais issus du même univers.  Tous ces personnages vont jouer la comédie, vivre une aventure extraordinaire où ils devront négocier, convaincre, sauver leur vie, terrasser leurs ennemi... Équipés d’armes inoffensives (épées en latex, pistolets à pétard, ... ), de puissants sortilèges et de votre imagination, vous êtes prêt à accomplir la destinée d’un personnage issu de votre créativité.

 Le GN est pour moi cette parenthèse enchantée dont j’ai besoin pour m'envoler quelques instants de la pression du quotidien. Je n’ai rien trouvé de mieux.  Construire un personnage et fabriquer son costume, sentir l’adrénaline monter avant un combat, manger avec mes doigts, résoudre des intrigues, vivre role-play (2) intense....  Je sais qu’une fois le GN terminé, une fois la dernière minute de jeu écoulée, les rôles sociaux que j'interprète au quotidien reprendront leur droit. Et c’est très bien ainsi, car je ne considère pas le GN comme une fuite. Mais comme une fugace échappée onirique, revigorante comme un bol d’air frais, avant la replongée dans les joies et les peines de la réalité quotidienne.

Guillaume Kerckhofs

(1) J. Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard, Paris, 1951, p.85
(2) Role-play  : le jeu dramatique des joueurs, interprétation de personnages.

5 commentaires:

  1. "Le simulacre et le vertige", merci Guillaume pour partager ces idées. Je ne puis qu’acquiescer.

    Ça me donne aussi de quoi réfléchir sur ma crainte (à titre personnel) que ces onirismes ne soient qu'une forme fuite sophistiquée et esthétique.

    J'ajouterais un paragraphe sur l'apprentissage que cela engendre : Libéré des rôles de l'habitude, ces parenthèses enchantées crée une dynamique initiatique sur les autres et sur soi-même. Le temps passé à se documenter, à créer du neuf, à se forcer à voire les choses sous des angles différents, toutes ces choses me poussent à m'enrichir sur qui je suis d'habitude et m'ouvre les yeux sur ce que sont les rôles des autres dans le quotidien. Par delà la parenthèse je m'en inspire pour relativiser ou pour me renforcer.

    Simple exemple, si la monarchie de droit divin a toujours été un concept que j'ai rejeté intellectuellement, depuis Simulacre je ressent exactement pourquoi.

    Sans pour autant m'abandonner à un relativisme de mauvais aloi, d'autre expériences humaine nous grandissent sans doute de la sorte. Mais le pragmatisme du quotidien trop souvent les minorent ou les dramatisent exagérément. Le GN (et je crois le jeu de rôle en général) me grandit en particulier, sans enfermement, sans dramatisation, sans bouleversement. Le GN c'est ma parenthèse romanesque du vécu.

    Merci en tout cas et n'hésite pas à continuer :)

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  2. Merci pour ce partage et pour ces pistes de réflexion à creuser... A bien vite pour de nouveaux articles ;-)

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  3. Mon doigt se crispe, seul, j’attends avec impatience d’arriver à lire les dernières lignes, qui me séparent de la page suivante.
    Amoureux éperdu des héros de ces mots, qui virevoltent et s’accordent, afin de m’offrir les écrins exquis de mes trop longues nuits.
    De Venise à Florence, des Carpates à Pékin, du Louvre au musée des sciences, du Gévaudan à Cuba, je voyage à chaque fois, passager clandestin, au gré des sémantiques et des ponctuations.
    Partageant les univers de mes héros de songes, je cours dans les landes, aux côtés d’Oeil de Nuit, et je tremble pour Fitz, lorsqu’on le met en terre.
    Je vois, émerveillé, l’éveil des dragons, que j’imagine ensuite, comme scène rôlistique, que j’offre à mes disciples le vendredi suivant.
    Je façonne les univers, comme pâte à modeler, empruntant aux auteurs, leurs vues et leurs sujets.
    Les vagues blanches foliotées et remplies, m’ouvrent l’esprit, et je m’enroule dans les fragrances des chapitres, haletant et fasciné, par ces bribes d’instants rêvés, par ces mots entrelacés, qui se plaisent à faire et défaire les mille mondes de mes pensées vagabondes.
    Je regarde la caisse, et j’imagine le mouton de Saint Ex, et je m’approche de la rose, attentive à ses révélations, qui m’offre toujours un peu de moi, jusqu’au plus profond de mon émoi.
    Et que dire de cette osmose, qui se crée doucement, au fil des pages, comme une vie qui s’accélère, qui nous courtise et nous subjugue, nous abandonne, transcendée, sur trois lettres trop glacées ?
    Lame de fond qui m’envahit, je regarde, ces fantaisies dévoilées, ces morceaux de bonheurs, juste partagés, juste murmurés. Connivences signées sur papier couché, qui me lient à ces pages, jusqu’à la dernière ligne.
    Ému et transi, éperdu d’amour, j’abandonne à regrets ces quelques confidences, pour plonger aussitôt vers d’autres rivages, aux odeurs d’encre et de papier.
    Flibustier ou corsaire, ermite ou magicien, policier ou danseur, je m’enhardis chaque jour à prolonger les rôles, les intrigues et les peurs, jusqu’à vivre, en sueur, les aventures de mon autre. Alors je m’abandonne, conquis et heureux, et j’imagine tous ces lieux, que m’offrent ces métaphores. Je vis intensément, ces instants de légendes, que je découvre tout doucement, au creux des vieux recueils.
    Ma malle aux trésors est ma bibliothèque, j’y entasse mes souvenirs, tout brochés tout jaunis et je les ressors parfois, juste parce qu’ils me manquent, juste parce que je les aime.
    Je crois que mon âme s’est construite, sur ces poussières de rêves, sur ces instants uniques, sur ces fables superbes, où pareil à Nils Olgersson, je chevauchais les oies afin de découvrir les secrets de la quintessence de mes jours.
    Du Grand Meaulnes au déserteur, de Gide à Pagnol, de Racine à Molière, d’Eco à Coelho, combien ces références, m’ont guidées et offertes les balises de ma propre culture.

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  4. Et puis, comme transcendé par la folie des ans qui passent, je me suis offert quelques "vrais" voyages, au travers des folles imaginations de quelques créateurs de scénarii aussi rocambolesques que jubilatoires. L'arrivée en soirée dans ce château surprenant, avec une gangue opalescente de brume étrange, accueilli par des hommes armés de Thomson à chargeurs camembert, reste un de mes plus beaux souvenirs. Piqué au jeu de cette Dame, j'ai couru à perdre haleine, dans les coursives de ce drôle de castel, aux mille échos, aux surprenantes tractations, discutant avec le futur roi d'Angleterre, alors que déjà, les discours enragés tyrannisaient la future grande Allemagne.

    Entrer dans le livre, pour y vivre son aventure, l'espace d'un instant, loin du temps qui passe, loin du monde et de notre quotidien. Il faut le vivre pour s'en rendre compte. Étrange ouvrage, complexe, où se mêlent nos imaginaires, et où l'on aime à se perdre, à la recherche de nos plus profondes chimères. Labyrinthe inextricable, on se laisse porter par cette folle errance magique, qui donne vie à nos rêves, aux mille décors que nous avons traversés au fil de ces pages jaunies, qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui. Habiles contrebandes de sens et de non-sens, toujours à contre-sens, nous agissons par réflexe, par devoir, par envie, comme des héros d'un jour, essayant de rester en vie pour le plaisir de vivre ces moments là, intenses et magiques, sublimés par les costumes, les décors et la grande Histoire.

    J'ai eu peur, une nuit, dans un fort perdu au dessus du Rhône, en traversant une place dallée grouillant de gardes en armures de maille, et évitant, autant que possible, de frôler la cage de fer suspendue, dans laquelle gisait un cadavre putréfié. Lune pale, blafarde, à l'unisson de ce drôle d'instant, alors que bourdonne une cloche lointaine, et que le vent fait grincer l'acier de ce cachot rouillé.

    Que dire de sursauter soudain, alors que le sol tremble légèrement, et que, levant la tête on voit surgir une armée entière au pas de charge, entrain de monter vers le fort, alors que l'on n'est le seul guetteur pour ce castel endormi.

    Flash-backs, surprenants, qui nous renvoient à un chapitre précis, dans la masse d'informations que garde notre mémoire subjuguée. Le jeu de rôle est déjà en soi une extraordinaire extension de la lecture. Mais le GN, lui, est au delà des mots, il nous fait pénétrer dans la quintessence même de notre imaginaire, nous mettant face à une réalité, qui jusque là n'était que virtuelle, et que nous ne partagions pas forcément, tant elle nous était intime et précieuse. Et là, soudain, tout s'arrête, les elfes existent, ils sont là, chevauchant les licornes de nos songes, comme dans un rêve éveillé, qui nous emmène au centre de ce drôle de labyrinthe, qui nous parait alors si familier, si évident, et qui, peut-être nous ressemble tant, au fond ...

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  5. Et que dire de ces oeillades complices, de ces sourires partagés, de ces rires échangés, de ces connivences chuchoter, vous tous, acteur de votre imaginaire vous révélez encore plus, débarrassés du carcan de vos habitudes, comme le dit Kéké, ou du joug du carcan de notre société. Combien de fois ai-je eu des coups de coeur à vous rencontrer ainsi, au cours de ces instants magiques de partage et de joie ? Belles damoiselles aux fragrances captivantes, succubes tentatrices au regard de braise, ou simple jouvencelles, pleines de vie ... robes de soie qui bruissent avec élégance, ou dans le plus simple appareil, lors d'un bain mémorable chez le barbier du Goldrush, si belles et si naturelles, ou plutôt, si naturellement belles. Je reste conquis par l'étrange passe d'arme que j'ai échangé avec la belle princesse anglaise, à la cours du roi, où sans savoir pourquoi, je lui reconnais le droit d'exister et d'être une femme armée, en terre de France en lui donnant ma dague, subjugué par sa prestance et son indignation.

    Je me suis souvent demandé si nous étions nous même, au plus profond de nous lorsque nous jouions des rôles, c'est un bien étrange paradoxe que celui d'être soi, justement quand on n'est plus soi ^^ ! Mais nos traits sincères et naturels, voire culturels, ne s'effacent pas d'un coup de baguette magique. Quand on est débarassé de notre rôle social, et que l'on se plait à entrer dans les traits et le corps d'un autre, nous est il sympathique ? Ou au contraire forçons-nous les traits de cet imposteur, pour être "enfin", quelques heurs, celui que nous rêvons d'être ? Mais alors, qu'il soit méchant ou d'une bravoure extraordinaire, braillard ou d'une gentillesse exemplaire, qui sommes nous vraiment dans ce rôle là ? Lui, nous, celui là ou un autre ? Peut-on se départager vraiment de nos valeurs ? Même pour un rôle, même pour quelques heures ?

    J'ai toujours en tête l'exemple d'un de mes joueurs à Pendragon, il y a plus de vingt ans maintenant, qui était un garçon posé, précis, d'une gentillesse extrême, mais qui paraissait presque triste dans la vie, et qui bloquait vis à vis des filles. A vingt deux ans, il avait un bon métier, une bonne place sociale, enviée, et il avait tout ce qu'on peut rêver avoir à cet âge là. Tout ... sauf une gentille compagne avec qui partager une vie bien trop fade. Nous jouions alors la quête des chevaliers de la reine, et, après que chacun des protagonistes aient franchi les mille obstacles du chemin de la Dame, (un parcours initiatique complexe et difficile) , il fallait déclarer sa flamme à une damoiselle, afin de rentrer dans le cénacle mythique des chevaliers de Guenièvre. Et là, tout habité par son personnage, après une dizaine d'heures de jeu ininterrompues, (pur rôle play, sans dés ni autre accessoires) il nous a sorti de je ne sais où, un poème de sa composition (écrit en live durant le jeu) magnifique, qu'il a déclamé à l'une des joueuses de la table, s'affranchissant de toute honte, de tout frein, de tous ses complexes, et il nous a ébloui, subjugué (et le terme n'est pas assez fort). Qui était -il à cet instant là ? Lui, un chevalier, son "moi" profond ? Il n'y avait plus rien, les barricades étaient par terre, et on regardait un homme, sûr de lui, faisant une demande à celle qu'il aimait en secret depuis bien longtemps !
    Pour la petite histoire ils sont ensemble depuis ce jour là et ont trois enfants ^^

    Encore un mystère de ce drôle de jeu que l'on appelle le RP , le live ou le GN ^^ !!!

    Alors un grand grand merci à vous, scénaristes et PNJ, qui donnez sans compter pour nous faire entrer dans cette bulle magique, donnant ainsi vie à nos rêves les plus fous, les plus beaux, les plus riches, les plus rares.

    Le beau n'a d'existence que si on sait le partager ! Vous êtes passé Maître dans ce registre là, mille mercis.

    Merci !
    Sylvain

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